Un an plus tard : La réalité après Covid-19 pour la recherche aux cycles supérieurs

par Kaitlyn Easson et Sai Priya Anand, Dialogue Sciences et Politiques

Dans les débuts de la pandémie de la COVID-19, les établissements universitaires à travers le Canada ont interrompu les recherches scientifiques dites non essentielles, entraînant des contraintes importantes pour la progression des projets de recherche des étudiant.e.s des cycles supérieurs. Malgré la reprise graduelle des activités de recherche dans les établissements scientifiques l’été dernier, l’expérience en tant qu’étudiant.e.s n’est pas encore revenue à l’état qui prévalait avant la pandémie. Ce nouveau contexte ‘’normal” de recherche présente de nombreux défis tant pour la recherche en personne dans les installations institutionnelles que pour la recherche à distance, depuis la maison. Dans ce billet, nous nous penchons sur l’année écoulée et sur les enjeux que la pandémie de COVID-19 a entraînés au niveau de la recherche, tout en réfléchissant aux changements durables qui sont ressortis de ces événements.

Les étudiant.e.s aux cycles supérieurs ont dû s’adapter à des changements évolutifs en recherche par rapport à l’année dernière (photo d’Artem Podrez sur Pexels).

Au laboratoire : des horaires de travail réaménagés, des pénuries de fournitures et des participants réticents

Les étudiant.e.s qui retournent au laboratoire en personne le font généralement selon un horaire de travail aménagé, ce qui implique la création d’horaires de travail échelonnés pour les membres du laboratoire afin de minimiser le nombre de personnes présentes à un moment donné, facilitant ainsi la distanciation physique entre les collègues.

Sai Priya : «En tant qu’étudiante en microbiologie et immunologie, la majorité de mes recherches consistent à réaliser des expériences en laboratoire humide sur la paillasse. Avec la pandémie, la réalisation d’expériences biologiques au cours de l’année écoulée a certainement été compliquée par des horaires de travail irréguliers, établis de manière informelle afin de maintenir une distance physique suffisante dans notre laboratoire, par ailleurs très fréquenté et bondé.»

Ce système ne permet généralement pas aux étudiant-e-s d’accéder aux installations à plein temps. Pour ceux et celles qui dépendent fortement de l’accès aux installations pour leurs recherches, un accès à temps partiel peut entraver la progression de leurs projets de thèse. Cela est particulièrement problématique si les protocoles expérimentaux nécessitent de longues heures de travail sur plusieurs jours consécutifs. En outre, ces réglementations peuvent amener les personnes dans le laboratoire à se disputer un temps d’accès limité aux installations. De plus, le fait d’accorder du temps à tous les membres du laboratoire implique probablement des heures de travail prolongées pendant les fins de semaine ou tard le soir, ce qui complique l’équilibre déjà perturbé entre le travail et la vie personnelle des étudiants.e.s diplômé.e.s, surtout dans les domaines telle que la chimie, les sciences biologiques, la biochimie et le génie chimique.

Un accès fiable aux équipements, aux matériaux et aux participants est également important afin de faire avancer les expériences. La recherche dans les laboratoires a été compliquée par une pénurie de fournitures de laboratoire essentielles, comme les embouts de pipettes, qui sont très demandés pour les procédures de test du COVID-19. En outre, la recherche impliquant des participants humains est souvent ralentie par l’hésitation compréhensible des individus à participer à une recherche médicale facultative en pleine pandémie.

Kaitlyn : «En tant qu’étudiante dans le domaine de la neuro-imagerie humaine, les progrès de mes recherches dépendent fortement de ma capacité à accéder aux installations d’imagerie de mon institution et à recruter et interagir avec les patients des populations cliniques que j’étudie. Bien que la reprise de nos recherches ait été approuvée l’été dernier, avec des précautions supplémentaires pour protéger la santé de nos participants, la progression de notre recrutement est plus lente qu’avant la pandémie, et j’ai dû revoir le calendrier de mon diplôme pour me donner plus de temps pour terminer la phase de collecte de données de mon projet.»

Il s’agit d’une considération particulièrement pertinente pour les recherches impliquant certains groupes cliniques, notamment les personnes âgées, les personnes immunodéprimées et les personnes souffrant de maladies pulmonaires ou cardiaques chroniques, qui présentent un risque accru de complications liées au COVID-19. Dans cette optique, les restrictions actuelles dans certaines institutions interdisent à juste titre la recherche en personne avec certaines populations à risque.

Le travail à domicile : l’expérience de la recherche à distance

Les directives concernant les activités de recherche ne permettent généralement d’effectuer des recherches en laboratoire en personne que lorsqu’il est impossible d’effectuer ce travail à distance. Ainsi, l’analyse documentaire, la rédaction, le traitement et l’analyse des données, sont à effectuer à domicile.

Kaitlyn : «Comme je ne suis de retour au laboratoire qu’à temps partiel pour la collecte des données essentielles, j’ai consacré une plus grande partie de mon temps, l’année dernière, à des activités que je peux effectuer à distance. En plus de me conformer à la mode de cuire mon premier pain au levain dans les débuts de la pandémie, j’ai concentré mon énergie sur le rattrapage de la nouvelle littérature dans mon domaine, l’inscription à des cours en ligne pour rafraîchir mes compétences en programmation, l’analyse des données que j’ai déjà recueillies et la préparation de publications.»

Sai Priya : «Au début de la pandémie, j’ai utilisé le temps passé loin de la paillasse pour explorer et développer des compétences extrascolaires pour lesquelles je n’aurais pas eu le temps autrement. J’ai également pris le temps de lire plus de littérature et de suivre les progrès passionnants et inspirants de la recherche dans les domaines de la virologie et de l’immunologie au cours de l’année écoulée.»

Néanmoins, pour mener à bien ces activités à distance, les étudiants.e.s doivent avoir accès à un ordinateur personnel doté d’une puissance de calcul suffisante pour effectuer l’analyse des données et d’une connexion Internet fiable et à haut débit. Ces ressources ne sont pas toujours disponibles pour chaque personne. En plus de ces exigences technologiques, l’accès à un espace de travail dédié et tranquille à la maison est nécessaire pour plusieurs.

Un autre défi auquel les étudiants.e.s peuvent se voir confronter est de rester virtuellement connecté avec leur superviseur et les membres de leur laboratoire sans avoir d’interaction régulière en personne. La communication des attentes entre les superviseurs et les étudiant.e.s ainsi que l’obtention de soutien, de commentaires ou d’aide de la part de leurs collègues peut alors être plus difficile, ce qui retarde d’autant l’avancement des recherches.

À venir : des retards dans l’obtention du diplôme et des complications liées au financement

Compte tenu de tous ces défis persistants pour mener des recherches de cycles supérieurs au milieu d’une pandémie, il n’est pas surprenant que les personnes de la communauté étudiante rencontrent des retards dans leur calendrier de recherche et éprouvent des difficultés subséquentes à obtenir leur diplôme. Dans une enquête menée par le Toronto Science Policy Network auprès d’étudiants canadiens de deuxième cycle au printemps 2020, environ 40 % des personnes étudiantes en recherche ont déclaré que la COVID-19 aurait un impact négatif sur leur calendrier d’études et leur capacité à obtenir leur diplôme. Ces retards dans l’obtention du diplôme représentent un défi pour les étudiants qui peuvent approcher du nombre maximal d’années d’études autorisées par leur programme ou pour les étudiants internationaux dont le permis d’études approche de sa date d’expiration. Une autre enquête menée par l’Université Queen’s auprès d’étudiants diplômés a révélé que la majorité d’entre eux étaient confrontés à des difficultés financières et à des incertitudes quant à leurs projets de recherche, ce qui a eu un impact négatif sur leur santé mentale. Les répondants ont souvent exprimé l’idée de réduire les frais de scolarité et d’augmenter le financement en cette période difficile, surtout.

Heureusement, les universités ont indiqué qu’elles feraient preuve d’indulgence en accordant des prolongations des délais d’obtention des diplômes, et les agences gouvernementales ont mis en place des mesures pour prolonger les permis d’études et accorder avec plus de souplesse les permis de travail post-diplôme. Une flexibilité continue sur ces fronts sera nécessaire pour contrecarrer l’impact à long terme de la COVID-19 dans les mois à venir.

Les retards dans l’obtention du diplôme peuvent compliquer les dossiers de financement des étudiant.e.s en recherche. Outre les subventions des superviseurs, ces programmes de financement comprennent souvent des bourses d’études, telles que des bourses externes d’organismes de financement fédéraux et provinciaux et des bourses internes de l’université de la personne étudiante, qui sont accordées pour une période déterminée. Cependant, de nombreuses bourses offertes par les organismes fédéraux et provinciaux et par les universités ne sont accordées qu’à ceux et celles en début de cursus. Ainsi, les personnes ayant déjà accompli un certain nombre de trimestres dans le cadre de leur diplôme sont jugées inéligibles. En reconnaissance des retards imprévus dans la recherche liée à la pandémie que connaissent les élèves aux cycles supérieurs, les organismes devraient assouplir les critères d’admissibilité des concours de bourses existants ou, à défaut, offrir de nouvelles possibilités de financement visant spécifiquement cette population en fin de carrière afin de leur permettre de terminer leurs études.

Heureusement, certains changements ont déjà été apportés aux possibilités de financement pour répondre aux besoins des étudiant.e.s diplômé.e.s. Certaines universités ont créé de nouvelles bourses pour les personnes qui contribuent sous quelque forme que ce soit au domaine de la recherche sur la COVID-19. De plus, pour répondre au besoin potentiel de prolongation des bourses en raison des retards causés par la COVID-19, les trois Conseils ont offert des prolongations de quatre mois entièrement financées aux bourses de doctorat fédérales qui devaient se terminer entre mars et août 2020. Bien que cette initiative ait apporté un soutien financier essentiel et une certaine souplesse à un sous-ensemble d’étudiants dont l’obtention du diplôme a été directement interrompue par les effets aigus de la pandémie, elle n’a permis de remédier qu’à l’impact à court terme de la COVID-19. De futures initiatives d’extension du financement sont nécessaires pour reconnaître les effets néfastes continus de la pandémie sur le progrès de la recherche des personnes aux cycles supérieurs.

Aller de l’avant : réimaginer la culture académique

L’année qui vient de s’écouler a été marquée par des défis en constante évolution pour nous, étudiantes aux cycles supérieurs, et plusieurs autres personnes de différentes communautés. De nombreuses incertitudes subsistent quant à l’avenir de la recherche universitaire jusqu’à la fin de la pandémie et dans le monde post-pandémique où la COVID-19 pourrait rester une menace endémique. Bien que plusieurs ont démontré leur capacité d’adaptation et leur résilience en surmontant les défis que la COVID-19 a posés à leur recherche, le fardeau de l’adaptation à la pandémie ne devrait pas reposer uniquement sur les épaules de la communauté étudiante. Alors que la pandémie et les restrictions qu’elle impose à la recherche aux cycles supérieurs continuent d’évoluer, la culture universitaire devrait également évoluer, en s’adaptant aux leçons tirées au cours de l’année écoulée. Il ne s’agit pas seulement de renforcer la communication et la confiance entre les étudiants, les établissements, les conseillers et les professeurs afin d’atténuer les effets de la pandémie au cours de l’année à venir, mais aussi de repenser la nature traditionnellement compétitive du milieu universitaire afin de favoriser une culture plus collaborative, empathique et favorable aux futurs étudiant.e.s diplômé.e.s et aux chercheurs à toutes les étapes de leur carrière.

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