En pleine pandémie, de la nourriture pour plusieurs, anonymement, grâce à un projet punk.

Coup de projecteur sur Nourrir Henri/Feed the Hen, un projet communautaire alternatif qui se bat contre l’insécurité alimentaire dans le quartier de Saint-Henri à Montréal.

Par Emma Anderson, Dialogue Sciences et Politiques

Le frigo et le garde-manger communautaires (Photo par l’auteure)

Avoir accès à des repas complets et nutritifs devrait être un droit fondamental. Cependant, même au Canada, certaines personnes sont encore laissées pour compte. Les banques alimentaires traditionnelles contribuent à la solution, mais je crois qu’afin de garantir l’accès de tous à suffisamment de nourriture, la diversité est un élément central. Ayant la possibilité de faire preuve de plus de flexibilité, les projets alternatifs peuvent mettre à profit une participation communautaire éclaire s’appuyant sur les médias sociaux et le bouche-à-oreille. Quand je suis tombée sur leur page Facebook, en tant que résidente du quartier de Saint-Henri j’ai été touchée par le dynamisme et la portée du projet Nourrir Henri/Feed the Hen. Selon moi, ce genre de projet répond à trois objectifs : rendre accessible la nourriture, réduire le gaspillage alimentaire et renforcer l’esprit de communauté.

Le long d’une rue bordée d’arbres qui ne payent pas de mine, juste à côté de Notre-Dame Est, vous trouverez en plein air et dans un lieu public un réfrigérateur et un garde-manger accessibles librement.

Le frigo communautaire (et le garde-manger) est rempli quotidiennement par une petite armée de bénévoles qui postent sur Facebook ce qu’il s’y trouve de disponible afin d’en informer le groupe. On retrouve parmi les dons des soupes, des plats mijotés, des sandwichs, des roulés et des desserts, payés par les bénévoles eux-mêmes, souvent faits maison et parfois végétaliens.

Chacun peut se servir de façon anonyme et en tout temps ; pas de questions, pas de jugement, pas d’engagement.

Il est seulement demandé que personne n’accumule trop de nourriture. Quelques heures plus tard, d’autres bénévoles mettront à jour le statut : « le frigo est vide ». Peu de temps après, quelqu’un d’autre l’aura rempli à nouveau.

« Le frigo à 15:55. Toujours plein. » (Photo par Frances Chan Paré)

Le réfrigérateur est l’un des volets de Nourrir Henri/Feed the Hen, se définissant lui-même comme un projet « punk ». Claude Chevalot, connue à Saint-Henri sous le nom de « Blue Hen » (Poule Bleue), dirige le projet et a accepté de répondre à notre interview pour cet article.

Claude Chevalot, « Blue Hen » de Saint-Henri (Image par Claude Chevalot).

Claude en décline rapidement le crédit: « C’est un projet communautaire, entièrement géré et porté par la communauté. » En effet, après avoir parcouru la page Facebook du groupe, le réfrigérateur semble bien être entretenu par des bénévoles de façon presque organique grâce à un rare degré d’auto-organisation. Sans calendrier ni directives générales, le frigo est rempli et vidé quotidiennement.

Claude estime, avec prudence, que le frigo permet de fournir au moins 500 repas par semaine (« pour une fois dans [sa] vie »). Le réfrigérateur subvient à une clientèle variée : « des personnes qui vivent en marge, beaucoup de punks, des hommes qui sortent de prison. » Cependant, c’est seulement l’un des volets du projet. Après en avoir pris la charge en février 2020 durant la pandémie, Claude a pu « lire de nombreux commentaires de mères célibataires qui rentraient chez elles pour retrouver un réfrigérateur vide. » Claude a alors mis en place la préparation de paniers à provisions destinés aux personnes ne pouvant pas se déplacer jusqu’au frigo communautaire, les parents seuls ainsi que les personnes à mobilité réduite.

L’année dernière, le projet, fondé par Darren Gerbrandt était encore modeste. Tous les samedis Claude et sa partenaire préparaient 15 paniers dans leur petit salon et des chauffeurs volontaires les livraient. Claude est fière de pouvoir dire que « les chauffeurs sont les mêmes qu’au premier jour. » En pleine pandémie, la portée du projet a évolué. Rapidement, « plus de personnes se sont impliquées, et… ont commencé à remplir le frigo de leur propre chef. » Beaucoup de ceux qui y ont recours proposent également leur aide.

La préparation des paniers (Photo par Claude Chevalot)

Désormais les paniers à provisions permettent de nourrir plus d’une centaine de personnes par semaine, pour plusieurs repas. Alors que le frigo est rempli par des particuliers, les paniers dépendent de partenariats avec les commerces de proximité tels que le Supermarché Avril. Pour les paniers, le projet collecte de l’argent, principalement afin d’acheter du lait, des œufs et du fromage. Cependant, c’est en proportion limité, car les participants au projet « souhaitent également réduire le gaspillage alimentaire. » Ils privilégient donc la récupération de non vendus chez les commerçants, qu’ils utilisent pour concevoir des paniers de produits frais et des repas cuisinés par les bénévoles afin « d’accorder une pause aux parents seuls ».

La pandémie a entraîné une hausse de l’insécurité alimentaire dans tout le Canada : une personne sur sept rencontre des difficultés à se nourrir. C’est dans ce contexte que le projet Nourrir Henri/Feed the Hen a explosé en termes de taille et d’impact. Dans un essai récent sur CBC Montréal, Niluf Al-Shourbaji se demande, si plus de 58 % de la nourriture au Canada est perdue ou gaspillée, pourquoi les gens ont-ils encore faim? Comme Nilufar l’explique, « On peut déposer de façon anonyme des chaussures ou des vêtements jamais portés dans des boîtes de collecte de voisinage et ils sont redistribués à quelqu’un qui en a besoin. Pourquoi ne pouvons-nous pas en faire autant avec la nourriture ? Investissons dans des étagères ou un réfrigérateur ou tout ce qui pourrait permettre de garder de la nourriture en parfait état en dehors des poubelles pour qu’elle se retrouve plutôt dans le ventre de quelqu’un. »

Eh bien c’est précisément ce qu’a mis en place le projet Nourrir Henri/Feed the Hen à Saint-Henri, et qui pourrait se décliner dans d’autres quartiers. La clé du succès c’est « que la communauté se mobilise et (s’appuie sur) le bouche-à-oreille… Il semble que nous ayons une grande portée ; notre groupe Facebook recense plus d’un millier de membres. » Cependant, les défis existent, la souplesse du projet est liée en partie à son (manque de) statut. Nourrir Henri/Feed the Hen n’est pas un organisme de bienfaisance enregistré. L’organisme ne pouvant pas émettre de reçu officiel, cela entrave les donations.

Par ailleurs, son évolution est limitée. Bien que Claude souhaite développer son système de paniers, elle est soumise à des contraintes d’espace. Pour se développer, ils ont besoin « d’un local suffisamment large pour travailler en sécurité, comprenant idéalement une cuisine, ou au moins l’eau courante. » Malgré ces obstacles, ils font avec leurs propres moyens et trouvent des idées ingénieuses qui s’appuient davantage sur l’altruisme des membres de la communauté que sur les avantages fiscaux.

Alors que la pandémie a accru le besoin de projets comme celui-ci, elle a peut-être également suscité un engagement plus important. Alors que le confinement altérait un grand nombre de nos moyens d’échange habituels, nous avons recherché de nouvelles façons de renforcer les liens sociaux et l’esprit de communauté.

Comme Claude l’explique, « ce projet se concentre sur la nourriture, c’est la façade. Mais en donnant de la nourriture, on donne de l’amour. Nous connaissons chacune de ces familles. Si elles traversent une période difficile, nous tentons de les aider. Et si elles n’ont pas à dépenser chacun de leurs sous pour s’alimenter, elles peuvent payer leurs factures, acheter des bottes d’hiver pour leurs enfants, ou même, tous les trente-six du mois, s’acheter un bon café et prendre le temps de regarder passer les gens. »

A student-run non-profit that works to foster the student voice in science policy and evidence-informed policy-making in Canada. Based in Montreal.

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