Comment j’ai appris l’importance d’exprimer mes besoins

par Jessica Bou Nassar, Paalini Sathiyaseelan et Vivienne Tam
Dialogue Sciences et Politiques (DSP)

À travers le regard d’étudiantes aux cycles supérieurs

Vivienne — Ma première année de doctorat m’a donné l’impression de nager sans gilet de sauvetage dans un océan profond et n’ayant pas en vue un chemin vers le rivage. Je savais, en théorie, quels étaient les résultats souhaités de mon projet, mais lorsque les expériences que je passais mes journées à mener ne produisaient pas ces résultats, j’avais l’impression de faire du sur-place. Toutes les heures de laboratoire que j’ai passées ne me rapprochaient pas des objectifs de mon projet. Je me noyais sous le poids des attentes que j’avais envers moi-même et celles que j’attribuerais venant des personnes de mon entourage.

Ce n’était la faute de personne, c’était plutôt une question de circonstances. L’étudiant qui travaillait sur mon projet avait obtenu son diplôme l’année précédente. Personne n’était présent pour me former et me mettre à niveau. Même si mon chercheur principal (PI) était prêt à m’aider, je n’étais pas sûr de ce dont j’avais besoin. J’avais l’impression que c’était mon propre problème à régler et comme les autres membres de mon laboratoire semblaient aller parfaitement bien, je me suis sentie isolée dans la frustration et le stress. Le pire, c’est qu’il n’y avait personne à qui parler.

Un tournant a été vers la fin de ma première année, lorsque j’ai assisté à un événement où mon PI était l’un des principaux orateurs. Elle a parlé de son propre parcours universitaire et a mentionné qu’elle voulait que ses étudiants soient à l’aise de parler de leurs échecs et de leurs frustrations.

Suivant ceci, je l’ai rencontré individuellement pour lui partager ouvertement l’échec et les déceptions auxquels je faisais face dans ma recherche. À mon grand soulagement, elle a réagi avec beaucoup de compassion et bien que la recherche ne cesse d’être stressante, le fait d’avoir une superviseure compréhensive a fait toute la différence en m’aidant à me sentir soutenue et moins seule.

Il est intéressant de noter que l’attitude des chercheurs principaux à l’égard de la santé mentale des étudiants a été l’un des principaux sujets de discussion lors d’une table ronde organisée par Dialogue Sciences et Politiques en juillet 2020. Cette table ronde a réuni des étudiant·e·s diplômé·e·s des principales universités de Montréal. La discussion a porté sur les chercheurs principaux qui sont oui, habiles à gérer des laboratoires de recherche, mais qui ne sont pas nécessairement formés pour mener des conversations délicates concernant la santé mentale.

Comment les PI peuvent-ils créer une culture de laboratoire qui normalise les conversations sur la santé mentale ?

Les chercheurs principaux ne doivent-ils pas être évalués uniquement sur la base de leurs publications, mais aussi sur leur capacité à soutenir et à encadrer les étudiant·e·s dont ils s’occupent ? Cela inclurait-il leur sensibilisation aux problèmes de santé mentale qui peuvent survenir pendant un programme de doctorat ? En outre, comment un PI peut-il être mieux préparé à traiter ces problèmes lorsqu’ils émergent ?

Ce sont là quelques-unes des questions pertinentes qui ont été soulevées au cours de la discussion, soulignant que la relation entre le PI et l’étudiant·e est un facteur clé pour faire face à la crise de la santé mentale chez les étudiant·e·s aux cycles supérieurs.

Paalini — Si la redéfinition de la relation entre le responsable de la Recherche (PI) et les étudiant·e·s est la première étape pour faire la lumière sur l’ignorance de la santé mentale dans le monde universitaire, la complexité de la situation est profondément enracinée et nécessite un examen plus approfondi. Le Café DSP a servi d’espace sûr aux étudiant·e·s des cycles supérieurs pour exprimer leurs préoccupations en matière de santé mentale. Les discussions de cet événement sont regroupées dans un rapport qui a été partagé avec diverses parties prenantes.

L’une des préoccupations soulignées dans le rapport était que les ressources existantes en matière de santé mentale sont généralisées et ne sont pas adaptées aux défis auxquels sont confrontés les divers groupes d’étudiant·e·s tels que les personnes noires, autochtones et de couleur (PNAC). En tant qu’étudiante internationale et personne de couleur, je comprends ces préoccupations tout en gardant à l’esprit que chacun suit un chemin différent.

Lorsque j’ai commencé mon doctorat dans une ville qui m’était inconnue, Vancouver, j’ai été obligé de mener une vie sans le soutien de ma famille et avec que peu de relations sociales. L’instabilité financière des études supérieures était un défi supplémentaire. Entre jongler des attentes académiques — ce qui, étonnamment, ne tient pas compte des défis externes rencontrés par divers groupes au sein du corps étudiant — et les luttes personnelles, ma santé mentale était en déclin.

Dépassée, je savais que j’avais besoin d’aide.

J’étais déçue parce que les ressources de mon établissement d’enseignement étaient généralisées et ne correspondaient pas à ma situation particulière. La poignée de conseillers avec lesquels j’ai finalement pu entrer en contact n’a pas été en mesure de compatir avec mes difficultés en tant qu’étudiante étrangère et personne de couleur dans une école supérieure.

En dernier recours, on m’a demandé de consulter un conseiller universitaire international même si les symptômes de ma santé mentale étaient apparents. Ce rejet de mes préoccupations en matière de santé mentale m’a fait remettre en question mes luttes — dont aucune n’a été suffisamment prise en compte par les ressources de santé mentale fournies par mon institution. En fait, le manque de soutien a encore plus affecté ma santé mentale, ce qui laisse penser qu’une aide inefficace ne fait qu’aggraver la situation.

C’est pourquoi nous devons nous poser la question : Y a-t-il une représentation suffisante de professionnels de la santé issus de communautés PNAC? Existe-t-il des ressources suffisantes et efficaces pour répondre aux demandes et aux défis rencontrés par la diversité des populations étudiantes au sein d’un établissement ?

Jessica — En plus d’améliorer l’inclusion et la diversité des ressources et des services de santé mentale, il est nécessaire de lutter contre la stigmatisation dans les institutions universitaires.

Par crainte de la stigmatisation qui entoure la santé mentale, certain·e·s étudiant·e·s hésitent à demander de l’aide ou à s’identifier comme ayant des problèmes de santé mentale. L’absence de politiques garantissant la confidentialité et l’anonymat des étudiant·e·s lors de leur accès aux services de santé mentale renforce souvent leurs hésitations. Si de telles politiques sont essentielles pour encourager les étudiant·e·s à obtenir de l’aide, il est nécessaire de s’y attarder davantage pour régler le problème à la source.

La santé mentale doit faire l’objet de plus amples discussions afin de promouvoir la sensibilisation aux niveaux national, provincial et institutionnel. Toutefois, cette discussion est également vitale au sein des laboratoires universitaires. En d’autres termes, (1) des approches descendantes qui impliquent que les gouvernements et les institutions mobilisent des campagnes de sensibilisation et (2) des approches ascendantes qui incluent les superviseur·e·s et les PI encourageant les discussions sur la santé mentale et favorisant des cultures de laboratoire saines et ouvertes, sont nécessaires.

Pour déstigmatiser les problèmes de santé mentale dans le monde universitaire, nous avons besoin de plus de données. Les statistiques relatives aux problèmes de santé mentale dans les établissements universitaires peuvent constituer une forme de sensibilisation fondée sur des preuves — la preuve que les problèmes de santé mentale sont abondants et répandus. La communication de statistiques aux superviseurs et aux chercheurs principaux les aiderait à reconnaître que les étudiant·e·s de leurs propres laboratoires peuvent souffrir d’une mauvaise santé mentale. L’amplification des données sur les plateformes universitaires aiderait aussi les personnes étudiantes (surtout celles qui se retiennent de demander de l’aide) à réaliser qu’elles ne sont pas seules. Bien entendu, cela exigerait que les établissements collectent activement des données concernant la santé mentale des étudiant·e·s aux cycles supérieurs et les communiquent au public. Les groupes de défense de la santé mentale pourraient également aider à recueillir des données. Ce qui est bien, c’est que vous pouvez contribuer à ce processus en partageant vos expériences sur leurs plates-formes !

Il y a quelques jours, j’ai participé à une enquête, lancée par Nurau, qui vise à maintenir une base de données active et continue décrivant l’état de la santé mentale des étudiant·e·s aux cycles supérieurs au Québec. Les données amassées serviront ensuite à orienter les interventions futures en matière de santé mentale. Ce que j’ai le plus apprécié de cette enquête, c’est qu’elle tente de comprendre les besoins particuliers des étudiant·e·s des cycles supérieurs et qu’elle touche à l’équité, la diversité et l’inclusion (ÉDI). Ces initiatives de collecte de données complètent les campagnes de sensibilisation, qui deviennent plus efficaces lorsque étayées par des données probantes.

Pour changer le discours, normaliser les discussions sur la santé mentale et déstigmatiser les problèmes de santé mentale, nous avons besoin de preuves. Des initiatives de collecte de données sont nécessaires, produisant des preuves claires qui contribueront à déclencher un changement efficace. Nous devrons également utiliser tous les moyens pour mieux communiquer et amplifier les preuves. Le changement se fait pas à pas.

La première étape a commencé.

A student-run non-profit that works to foster the student voice in science policy and evidence-informed policy-making in Canada. Based in Montreal.

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